Le 22 juillet, Ipsos publie des résultats supérieurs aux attentes et le titre s'envole pour plusieurs jours.
Le 31 juillet, le groupe annonce le départ de son directeur général, Jean-Laurent Poitou, et la nomination de sa remplaçante, Kelly Beaver. Le titre perd 14% dans la journée.
Techniquement, il n'y a rien d'anormal à ce qu'un changement de direction fasse baisser un cours, surtout après une envolée récente qui rendait le titre statistiquement vulnérable à une prise de bénéfices. Mais dans ma pratique des marchés depuis vingt-cinq ans, j'ai vu défiler des dizaines de remaniements à la tête d'entreprises qui ne posaient aucun problème structurel. Le tarif habituel, quand la société elle-même n'est pas en cause, tourne autour de 4 à 5%. Pas 14%.
Alors oui, il y a des circonstances atténuantes. Le titre sortait d'un rallye de 31% en quelques semaines — une base de calcul gonflée qui amplifie mécaniquement tout repli. Le plan stratégique du dirigeant sortant, dévoilé quelques mois à peine avant son départ, laisse planer une incertitude légitime sur sa continuité. Tout cela, je le reconnais et je ne le nie pas.
Mais je veux porter ici une hypothèse que je sais indémontrable statistiquement, que je n'ai pas l'intention de noyer sous des colonnes de chiffres pour la rendre présentable, et que je livre pour ce qu'elle est : une conviction personnelle, nourrie par vingt-cinq ans d'observation des marchés et par une réflexion plus large sur la manière dont notre société perçoit encore le pouvoir au féminin. Je pense qu'une part de cette sur-réaction s'explique par le simple fait que la nouvelle dirigeante est une femme.
Ce n'est pas une accusation contre le marché financier en particulier. C'est une observation sur l'imaginaire collectif français, qui reste, malgré des décennies de textes de loi sur l'égalité, structurellement mal à l'aise avec la visibilité du pouvoir féminin quand celui-ci s'exerce dans des positions traditionnellement masculines. On l'entend tous les jours dans des remarques anodines et pourtant révélatrices — "tiens, c'est une femme au volant" devant un simple ralentissement sur l'autoroute, ou l'étonnement non dissimulé face à une femme qui conduit un poids lourd. Ce ne sont pas des jugements rationnels sur une compétence. Ce sont des réflexes culturels, des représentations sociales profondément ancrées, qui ressurgissent au moindre prétexte, y compris — je le crois — dans la salle des marchés, où l'on aime pourtant se penser affranchi de tels biais parce qu'on y manipule des chiffres.
Le marché n'est jamais qu'un miroir grossissant de la société qui l'anime. Il n'est pas rationnel au sens froid du terme — il est fait d'attentes, de peurs, de représentations collectives qui s'agrègent en un chiffre unique, le cours de Bourse. Quand une femme accède à un poste de pouvoir dans un contexte déjà incertain, il n'est pas absurde de penser que la prime de risque qui lui est attribuée, consciemment ou non, soit supérieure à celle qu'on accorderait à un homme dans la même situation. Ce n'est écrit dans aucun rapport d'analyste. C'est pourtant, je crois, tapi dans l'inconscient collectif qui vote chaque jour avec ses ordres de vente.
Je n'ai pas de démonstration économétrique à vous offrir, et je ne prétends pas en avoir une. Ce que j'ai, c'est une conviction que je choisis d'assumer publiquement plutôt que de la taire par prudence. Kelly Beaver s'exprimera devant les marchés le 14 septembre. Elle aura, je l'espère, l'occasion de démontrer que la seule chose qui compte, c'est sa capacité à diriger une entreprise — pas son genre. Mais d'ici là, je persiste à croire que le marché lui a fait payer, en partie, une facture qu'il ne présente jamais aux hommes.
C'est un sujet qui dépasse largement Ipsos, et c'est aussi pour cela que je voulais le porter ici. Une lettre boursière qui ne parlerait que de ratios et de multiples deviendrait vite un exercice sans âme. Notre travail, depuis toujours, est de lire les marchés comme un phénomène humain avant d'être un phénomène mathématique. Et parfois, cette lecture humaine dérange — c'est précisément le signe qu'elle mérite d'être formulée.
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Jean-David Haddad
Éditeur — Francebourse.com